Contes de coeur de Papiguy

Contes de coeur de Papiguy

LA CANNE DE MAURICE

LA CANNE DE MAURICE

 

« Si un vieux se réveille un matin sans douleurs, c’est qu’il est mort », Clamait fièrement Maurice au bistrot de son village après quelques pastis. C’était son dicton préféré. Tous les matins de la sainte semaine, il se levait péniblement et enfilait ses pantoufles en marmonnant ce dicton dans sa barbe.  Il grinçait de partout comme une vieille armoire normande. Il râlait, pestait sans cesse contre la rouille de ses os et les malfaisances de ce climat pourri et trop froid de Lozère. Son cœur était aussi dur que le bois de sa canne qui ne le quittait pas.

Justement sa canne ! Ce jour-là, il se lève et après ses marmonnages habituels, cherche sa canne :

  • Où est-elle ? elle était là, pourtant ! Bon sang de bois, Albanne ! où as-tu mis ma canne !

L’épouse, qui faisait tremper sa lessive, accourt, un peu craintive, en essuyant ses mains dans son tablier à carreaux.

  • Elle doit être où tu l’as laissée. Tu l’as sans doute oubliée chez Dédé, au bistrot. Moi, en tout cas, je ne l’ai pas touchée.
  • Au café ? mais enfin réfléchis un peu, cervelle d’étourneau ! comment j’aurais pu marcher sans elle pour rentrer ! Hier soir on a perdu 6 parties de suite à la belote contre une équipe de tricheurs.
  • A ta place, j’irais voir.

Maurice cogna l’air de son poing et lâcha un juron hérité de son lointain passé militaire, et que la décence a recouvert d’une cape de honte.

Dédé à son comptoir :

  • Ta canne ? Non, Maurice, elle n’est pas ici. Je viens de faire le ménage. Tu penses bien que je l’aurais trouvée. Peut-être ton collègue Jeannot, sans y penser, est parti avec. Va savoir, distrait comme il est ! et puis vous n’étiez pas vraiment à jeun hier soir…
  • La casquette au vent, furibond, Maurice fonce chez Jeannot. C’est à l’autre bout du village. Il arrive tout rouge ;
  • Rends-moi ma canne
  • Quelle canne ?
  • Tu n’as pas ma canne ?
  • Non, quelle canne ?
  • Eh ben ma canne quoi, celle que j’ai tout le temps. Ma canne en chataignier que je prenais pour garder les moutons avant. Ma canne que j’ai toujours avec moi.
  • Ben non, je l’ai pas ta canne !
  • Que le diable te mange un œil et que la colique te prenne dans l’autobus municipal !

Maurice repart, outré et rentre chez lui.

  • Ma canne ! ma pauvre canne ! Albane je suis sûr que c’est ce sacripant de Jeannot qui l’a cachée quelque part.

Albane sourit malicieusement.

  • Ferme les yeux… Un, deux, trois ! la voilà ta canne, elle était derrière le lit !
  • Que dieu est grand ! Merçi à Lui ! Donnes-la moi vite, je vais aller chez Dédé pour fêter ça. J’ai besoin d’un petit remontant
  • Vas-y si tu veux, Momo, mais seul, comme un grand, sans ta canne.
  • Sans ma canne ? mais tu veux ma mort !
  • Tu as passé la matinée à courir les rues du village, droit comme un if, aussi fringant qu’un étalon de trois ans d’âge. Qu’as-tu à faire d’un bâton ?

Avec un petit sourire de coin bien qu’un peu gêné, le buste fier, les mains dans les poches, Maurice passe le seuil de la porte, d’un pas léger, et sifflotant. Il lance :

  • A tout à l’heure Albane, je vais chez Dédé boire le café du matin.

 

Albane le regarda partir vers le bistrot en pensant à toutes ces personnes qui croient avoir besoin de canne pour marcher dans leur vie.

Les oiseaux rigolaient à gorge déployée, perchés dans le grand peuplier de la grand’ place du village. Un petit piaf incrédule demanda au corbeau plié de rire, pourquoi c’était si drôle.

Le corbeau le regarda, amusé et lui répondit : Si les hommes le voulaient, ils pourraient voler comme nous. Mais leurs pensées sont tellement focalisées sur eux-mêmes, qu’ils ne peuvent se laisser emporter par le puissant Mistral, ou planer avec la tramontane ! La peur ou l’habitude du rituel obstrue la vision de leurs réelles capacités.

Le petit piaf n’avait rien compris, mais cela était dit sur un ton si docte que cela devait certainement être vrai…

Papiguy

 

 

 

 

 

Papiguy

 

 



19/03/2019
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